diumenge, 12 de maig de 2013

"Identités mouvantes", texte pour le catalogue de l'exposition "Fragilités", Fondation Cartier, Toulouse, septembre-octobre 2002

"So Weiss", de Simone Decker, una de les obres de la mostra
Texte pour le catalogue de l'exposition "Fragilités", Fondation Cartier, Toulouse, septembre-octobre 2002, comissarié par Marta Gili

IDENTITÉS MOUVANTES
Manuel Delgado

Peu de choses aussi cassantes que l’identité. Il se peut que la conscience que nous avons de sa fragilité extrême justifie notre volonté de la défendre  comme le bien le plus précieux, et de lui accorder ce traitement liturgique que nous réservons à ces instances ineffables que personne n’a jamais vues en réalité, mais dont nous dépendons. Mais en fait, ce territoire conceptuel de profils imprécis qu’est le champ des identités ne peut être autre chose qu’en centre vide, un espace-temps creux où se déroule l’interminable série de liaisons et de ruptures et où seul importe le “je” ou le “nous”.

On parle ainsi constamment des identités, mais ces dernières sont-elles autre chose que leur propre dramaturgie –fêtes, défiles, proclamations -, toute cette panoplie grâce à laquelle nous nous convainquons nous-mêmes et convainquons les autres qu’il existe quelque chose de consistant et de continu que nous sommes, dans un monde dans lequel en réalité tout s’hybride et se fragmente? Effet optique destiné à convertir magiquement le réel – épars, inconsistant, brisé en morceaux –en imaginaire- éternel, solide, compact-,   l’identité se réduit, examinée avec attention, à une entité fantomatique dont la représentation n’est possible que parce qu’elle n’est pas autre chose que sa propre représentation, réverbération d’une réalité qui n’existe pas, n’a jamais existé et n’existerait pas si ce n’était précisément par ses mises en scène périodiques. De là l’importance de toutes ces célébrations, au cours desquelles un groupe humain s’affirme comme tel, afin que son identité puisse se réaliser réellement à quelque occasion, en quelque lieu, même de façon momentanée, pour offrir à son désir et à sa nécessité la possibilité éphémère de s’incarner.

Que sont les identités – ethniques, nationales, sportives, esthétiques ou de tout autre type- sinon des produits sui generis qui permettent à un groupe qui permettent à un conglomérat humain, formé par des individus que la vie de tous les jours voit s’agiter ici et là sans aucune relation entre eu, de faire réalité la fantaisie selon laquelle els ne forment qu’un seul corps et qu’une seule âme? Il serait en fait possible d’affirmer que tous les êtres humains se préoccupent tellement de mettre périodiquement en scène leur singularité identitaire non parce que ces performances qu’ils prennent soin d’organiser leur offrent l’occasion de l’être. C’est au service de cette seule représentation que nous voyons se  mettre en marche une imposture de mémoire, une manipulation de matériaux imaginaires –disponibles ou inventés –qui permet à la comédie identitaire de revêtir un aspect d’authenticité qu’obtiennent seulement les mensonges que l’autosuggestion collective s’accorde à considérer comme des vérités.

Et si cela se passe ainsi dans le cas des identités collectives, le mécanisme qui permet à cette autre réduction à l’unité qu’est l’individu de s’autoconvaincre qu’il existe un substrat indiscutable qui atteste la permanence de l’être et que l’on appelle d’habitude sujet est assez similaire. Comme dans le cas des identités communautaires, l’identité individuelle me permet de sauver le réseau  de projections partiales et inégales dans lesquelles je me vois plongé sans cesse, et de le faire à travers le fantasme d’un  «je» authentique et unique, qui reste immuable sous les simulacres et les trahisons.

Face à l’illusion d’une suprématie absolue de l’Un sur le multiple, face à ka croyance selon laquelle il existe un univers de l’inaltérable stables, chargées de la vérité des choses, la pratique du réel, là où il n’y a que des fluctuations, des émergences et le travail inlassable du hasard. D’une certaine façon, nous savons que dans ce théâtre qu’est la vie sociale, il y a des personnages, mais pas des acteurs, et ce jeu de transformations adaptatives auquel  nous ne cessons jamais de jouer est régi par un critère qui n’est pas celui du vrai mais plutôt celui vraisemblable. Là dans cette lutte acharnée pour être acceptable la question de l’identité du sujet n’a pas de place. La personnalité ne se présente alors pas comme une qualité immanente qui garantit l’identité de l’individu, mais plutôt comme un attribut que lui confère un public qui se fait présent dans l’actualité de chaque situation et qui n’accepterait jamais de se voir déçu. La vérité de chacun se réduit alors non à une essence, mais à un travail corporel pur : celui de la mise en scène de soi-même.

De façon similaire à ce qui se passait pour les identités collectives, l’identité individuelle admet la conscience de sa fragilité par le biais paradoxal de sa propre sacralisation. C’est parce qu’elle est faible, qu’elle pourrait se casser  à tout moment, que l’identité se protège en devenant sacrée. C’est en tant que chose sacrée par excellence que nous pouvons contempler toute identité comme une identité mystique avec laquelle la relation est entourée de toute une série de prudences et de protocoles. Comme n’importe quelle autre divinité, l’identité est un être délicat qui passe son temps à réclamer une reconnaissance d’autrui sans laquelle elle ne pourrait exister. Et c’est parce qu’elle n’existe pas qu’il faut craindre, l’aduler et la respecter, c’est parce qu’elle n’existe pas qu’il faut lui rendre ce culte, car que deviendrait-elle sans les occasions qu’elle a de se nommer et de se faire nommer, où quelqu’un affirme l’avoir vue s’imposer en quelque lieu ou quelque moment, si elle n’était que ce qu’elle est: une hallucination, un prodige de l’imagination humaine ?

Perdus dans un marécage d’incertitudes et d’ironies, à deux doigts d’être engloutis par un monde du quotidien envahi par les sables mouvants, la fixité de l’identité nous rachète et nous sauve. Nous nous cachons donc le grand secret de sa non-existence, l’évidence qu’il n’y a aucun «nous» ni aucun «je» qui survive à une vérité sans forme, dans un espace sans limites où tout gesticule et change, surface glissante et inconstante sur laquelle nous sommes toujours sur le point de nous briser en mille morceaux… et nous nous brisons.    



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