divendres, 9 de desembre de 2011

«Quelques mots à propos du multiculturalisme et ses malentendus». Résume de la conférence au Musée Belvue de Bruxelles, le 1 décembre 2011


Résume de la conférence au Musée Belvue de Bruxelles, le 1 décembre 2011, dans le séminaire Getting Smaler, autour «Le multiculturalisme en temps de crise» et invité par l’Alliance Française et l’Instituto Cervantes. Faisaient également partie de la table Marco Martinello, directeur du CEDEM à l’Université de Liège, et Pascale Bonniel-Chalier, du Réseau Européen des Centres de Formation en Administration Culturelle et responsable de la Commission Nationale Culture des Verts.

Quelques mots à propos du multiculturalisme et ses malentendus 
Manuel Delgado




Lorsque l'on parle de questions relatives à la pluralité des villes, le mot culture apparaît de façon récurrente. On parle alors de "diversité culturelle", d'"interculturalité", d'"intégration culturelle", de "métissage culturel", d'"acculturation", sans se préoccuper jamais d'expliquer ce que l'on doit comprendre par le terme "culture". Sans doute l'usage le plus habituel du mot "culture" nous vient-t-il du romantisme allemand qui l'utilisa pour désigner "l'esprit" d'un peuple déterminé. Cette conception se rattache à la conviction selon laquelle les nations possèdent une âme collective qui est le produit de leur histoire. D'après ce concept, les cultures sont des entités closes qui intègrent la cosmogonie et l'humeur d'un groupe ethnique. La "culture" serait tout ce qui est unique, propre et exclusif à un groupe humain. Les cultures seraient donc incommensurables, c´est à dire incomparables, car des éléments essentiels de leur contenu ne pourraient pas être traduits dans d'autres langages culturels.

Face à cet usage métaphysique de la notion de "culture", la majorité des anthropologues adoptent une autre acception: la culture comme un conglomérat de technologies matérielles ou symboliques, originelles ou importées, qui peuvent intégrer un groupe humain à un moment déterminé. Elle peut être définie comme une somme de tout ce qui a été appris, ce qui inclut le style de vie formé par des éléments qui peuvent être socialement acquis.

On peut enfin définir la culture comme un système de codes qui permet aux humains d'être en relation les uns avec les autres et avec le monde. En toute case, culture doit être considérée comme synonyme de façon, manière, style..., de faire, d´agir, de dire, etc. Par conséquent, parler de diversité culturelle serait redondant, car la différenciation est toujours pour les humains une fonction de la culture. Seraient donc culturelles les différences comportementales, linguistiques et intellectuelles, ainsi que d'autres qui pourraient paraître purement physiques et naturelles, dans la mesure où on peut les considérer comme significatives culturellement. Si on les appelle différences culturelles, c'est pour se conformer à une certaine convention, car il n'existe en réalité que des différences préalablement codifiées comme telles par la culture.

Territoire conceptuel aux contours imprécis, le champ des identités culturelles ne peut donc être qu'un centre vide dans lequel a lieu une série ininterrompue de jonctions et de disjonctions, un nœud incertain parmi des instances individuellement irréelles et introuvables. L'identité est un phénomène purement relationnel, ne se définit que par opposition. Ce n'est pas un contenu, mais une forme. L'identité est indispensable; tout le monde en a besoin; mais elle présente un inconvénient majeur; elle n'existe pas en elle-même. Ces unités que on imagine définissables par et en elles-mêmes no fournissent pas la base d´une classification, mais en sont au contraire le résultat. Nous ne nous différencions pas parce que nous sommes différents, mais nous sommes différents parce que nous nous sommes différenciés d´avance. Et c'est précisément parce qu'elle est le produit de relations entre des groupes humains auto-identifiés que les cultures ne peuvent pas être des entités qui vivent dans la quiétude. Soumises à un ensemble de chocs et d'instabilités, les identités modifient leur nature, changent d'aspect et de stratégie chaque fois que cela est nécessaire. Leur évolution est souvent chaotique et imprévisible. Les identités ne doivent pas seulement négocier en permanence les relations qu'elles maintiennent; elles sont ces relations mêmes.

Différence culturelle n´est pas la même chose que inégalité sociale. En fait, n´existent pas tant “différence” et “identité” comme “usages de la différence” et “usages de l´identité”. Souvent, la différence ou l´identité sont est usées -ou même inventées- à seule fin de “naturaliser” une situation d´exploitation, injustice, persécution, etc. Le racisme n´est par alors la cause mais la conséquence des asymétries sociales, les rationalisant a posteriori.

Le racisme biologique n'est actuellement pas la seule manière de justifier l'exclusion d'un groupe humain considéré comme inférieur. Il ne faut pas non plus lui attribuer une responsabilité trop grande dans les situations de discrimination et d'intolérance qui marquent l'actualité. Il existe actuellement de nouvelles formes de rationalisation de l'inégalité et de la domination qui ne sont pas fondées sur la génétique, mais sur le présupposé d'après lequel certains traits de caractère -positifs ou négatifs- permettent d'établir une hiérarchie morale. Le racisme culturel présente comme acquis qu'une certaine identité collective implique l'existence de caractéristiques innées dont les individus sont porteurs et qui font partie d'un programme similaire à celui de la génétique. On peut aussi recourir aux sciences sociales pour renforcer l'illusion du caractère national. Les enquêtes d'opinion contribuent à réduire à l'unité, "les espagnols", "les français", etc., un ensemble pluriel de citoyens d'un même Etat ou des habitants d'un même territoire.

Le racisme culturel déprécie les autres et attribue à leur "identité ethnique" des traits négatifs, en soulignant par contre les vertus du tempérament national ou ethnique de son propre groupe. En défendant le droit de préserver une pureté culturelle inexistante, le groupe se protège de toute contamination possible et marginalise, exclut ou empêche l'accès des prétendus agents contaminateurs. Ceci est la conséquence de la préoccupation obsessionnelle du racisme culturel pour le maintien de l'intégrité et de l'homogénéité de ce qu'il considère comme le patrimoine culturel spécifique et exclusif du groupe. On dénonce, en toute logique, le danger que représentent ceux qui sont venus d'ailleurs et qui sont considérés comme inassimilables par la culture de la société d'accueil. Les immigrés sont alors parfois représentés comme une véritable armée d'occupation. Le racisme "différentialiste" encourage une attitude envers les étrangers qui n'est contradictoire qu'en apparence. Elle fonde leur rejet parce qu'on se méfie d'eux et qu'on les perçoit comme une source d'insécurité pour l'intégrité culturelle de la nation. Elle a en même temps besoin d'eux, car leur présence lui permet de construire et de réaffirmer une singularité culturelle. Le "néo racisme" se présente donc comme le défenseur du droit des peuples à défendre "leur identité culturelle". Au nom de cette identité, il peut proposer l'isolement des groupes ethniques afin d'éviter que cette supposée authenticité ne s'estompe. Dans la mesure où il considère les cultures comme des entités incommensurables, le différentialiste absolu apporte une confirmation à l'axiome raciste selon lequel les différences humaines -biologiques ou culturelles- sont irrévocables. A l'instar du racisme biologique, le racisme culturel permet d'établir une hiérarchie des groupes coexistantes dans une même société et de "naturaliser" une différence -c'est-à-dire de lui conférer un caractère quasi-biologique- acceptée comme culturelle, mais considérée comme déterminante parce qu'elle dépasse la volonté personnelle des individus.


Le racisme culturel ou ethnique est associé au nationalisme primordialiste, c'est-à-dire au nationalisme qui présuppose l'existence d'un tempérament particulier -et unique- chez ceux qui sont exclus de la nation. Le nationalisme "essentialiste" s'estime autorisé à établir qui et quoi doit être homologué comme "national", et aussi qui et quoi doit être considéré comme étranger, incompatible et, par conséquent, exclu. De façon générale, selon le fondamentalisme culturel, celui qui ambitionne d'être considéré comme "l'un des nôtres" doit se fondre dans le moule unificateur de ceux qui se considèrent comme les dépositaires d'une "culture nationale" métaphysique -la Kulturnation romantique- qui préexistait à l'arrivée des étrangers et qui est aujourd'hui menacée par leur présence contaminant. Le degré d'adhésion à la supposée culture "essentielle" d'un pays permet de définir en termes ethniques les degrés de citoyenneté politique dont dépendront à leur tour les niveaux d'intégration-exclusion socio-économique.

Le racisme culturel est en définitive une forme assez élaborée de xénophobie. La xénophobie o altérophobie définit les attitudes qui entraînent la persécution ou l'humiliation d'un groupe humain en raison de sa condition "étrangère" par rapport à une communauté ou un pays bien déterminés. Le rejet peut être le fait de citoyens ordinaires ou d'une administration, par le biais de lois spéciales qui frappent des personnes seulement parce qu'elles sont considérées comme étrangères. On comprend mieux ainsi la fonction que remplit la catégorie "immigrés" dans les sociétés urbaines modernisées. Elle permet en premier lieu l'identification de l'immigré et du "pauvre". Contrairement à toute logique, le qualificatif d'"immigré" ne s'applique pas en effet à tous ceux qui ont abandonné un territoire pour vivre dans un autre, mais à ceux qui ont fait cette démarche dans des conditions précaires et afin d'occuper les espaces inférieurs du système social qui les accueille. On pourrait dire que l'immigré remplit une double fonction toujours en relation avec le degré d'étrangeté qui est le sien. Il est d'une part relégué dans les espaces inférieurs et les plus vulnérables du système de stratification sociale. Il est ainsi à la merci des exigences les plus dures du marché du travail. On lui attribue d'autre part un rôle de bouc émissaire chargé de tous les maux.

Si l'on reconnaît que la majorité des conflits entre communautés ne sont pas dus à des traits identitaires, ainsi que l'illusion d'une autonomie des faits culturels pourrait inciter à le faire croire, mais à des intérêts incompatibles, la diversité culturelle apparaît comme une source de conflits beaucoup moins importante. Cela ne signifie pas que des conflits dérivés de la diversification socioculturelle croissante de nos sociétés n'éclatent pas et que celle-ci ne comporte que des avantages. Cependant, les gouvernements, comme les sociétés civiles, ont la possibilité de favoriser des initiatives qui réduisent à sa plus simple expression le prix exigé par l'hétérogénéité culturelle. En premier lieu, il faut dénoncer le caractère erroné du présupposé selon lequel une augmentation de la pluralité culturelle conduit inexorablement à l'augmentation des conflits sociaux. Si l'on admet qu'un pourcentage élevé des conflits qui se présentent comme ethniques, raciaux, religieux ou interculturels sont en réalité la conséquence d'une situation d'injustice et de pauvreté, on peut conclure qu'une amélioration des conditions de vie (logement, travail, etc.) rendrait plus facile les échanges entre groupes humains. Bien que tout processus d'infériorisation soit le résultat d'une opération de différenciation préalable, la différenciation ne signifie pas automatiquement l'établissement d'une hiérarchie. L'inégalité est souvent justifiée par des stratégies de différenciation conçues à cet effet. Le premier pas doit donc consister en la dénonciation des intérêts qui utilisent la différence culturelle, religieuse ou phénotypique comme légitimation.

La volonté d'insertion ne peut rejeter une évidence incontestable : une harmonisation totale de toutes les valeurs morales et des styles de vie qui existent dans la ville est impossible. Cette vision idyllique du multiculturalisme est une utopie irréalisable. Il existera toujours des conflits qui menaceront la cohabitation de groupes qui s'auto-singularisent.





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